13,76 %. C’est la part du capital de Kadokawa que détient aujourd’hui Oasis Management, le fonds activiste qui agite depuis plusieurs mois la maison mère de FromSoftware. Une participation supérieure à celle de Sony, et suffisante pour peser lourd lors du vote prévu le 24 juin 2026 à l’assemblée générale des actionnaires. L’enjeu : décider si le PDG Takeshi Natsuno conserve son poste. Derrière cette bataille de salle de conseil, c’est l’avenir du studio derrière Elden Ring et Dark Souls qui se joue.
Oasis Management contre Kadokawa : l’auto-édition comme cheval de bataille
Le dossier présenté par Oasis Management aux autres actionnaires est limpide dans sa logique financière. Le fonds accuse Natsuno de mauvaise gestion, et s’appuie sur un argument massue : plus de 90 % des ventes d’Elden Ring ont été réalisées hors Japon, là où c’est Bandai Namco qui assurait la distribution et encaissait donc une bonne partie des marges. Au Japon uniquement, FromSoftware publiait elle-même le jeu. Le reste du monde, soit l’essentiel du chiffre d’affaires, profitait à un partenaire externe.
Pour Oasis, la mécanique est simple : Kadokawa fabrique des succès planétaires, mais laisse d’autres en récolter les fruits. Le fonds ne mâche pas ses mots dans sa présentation. Si FromSoftware sort un nouveau titre comparable à Elden Ring, dépassant les 30 millions d’unités vendues, et que rien ne change côté distribution, les actionnaires de Kadokawa verront encore une fois une valeur considérable partir dans les poches de partenaires tiers.
Ce n’est pas une idée nouvelle venue d’un coup de tête. Oasis affirme avoir recommandé l’auto-édition à Kadokawa dès 2020. Plus troublant : Kadokawa avait elle-même intégré cette stratégie dans ses plans de gestion en 2023, avant de la retirer discrètement des documents ultérieurs. Difficile de ne pas y voir une reculade.
Voici ce que le fonds reproche concrètement à la direction en place :
- Dépendance excessive aux éditeurs tiers pour les marchés internationaux
- Absence de stratégie claire d’auto-publication malgré la montée en puissance du numérique
- Retrait inexpliqué de l’auto-édition des feuilles de route stratégiques après 2023
- Perte de valeur actionnariale sur chaque blockbuster produit par FromSoftware
FromSoftware peut-elle vraiment s’affranchir des éditeurs ?
La question mérite d’être posée franchement, parce que la situation est plus complexe qu’elle n’y paraît. FromSoftware détient pleinement la marque Elden Ring, ce qui lui ouvrirait techniquement la voie à une auto-publication d’une suite. Mais le tableau est bien différent pour ses autres franchises emblématiques.
| Franchise | Propriétaire des droits | Auto-publication possible ? |
|---|---|---|
| Elden Ring | FromSoftware | Oui |
| Dark Souls | Bandai Namco | Non sans accord |
| Demon’s Souls | Sony | Non sans accord |
| Bloodborne | Sony | Non sans accord |
| The Duskbloods | FromSoftware | Oui (droits inclus) |
The Duskbloods, le prochain titre du studio, appartient entièrement à FromSoftware, droits de publication compris. C’est un signal fort. Mais attention à ne pas lui prêter trop de signification : Elden Ring avait été annoncé dès 2019 avec Bandai Namco déjà signé comme éditeur, soit un an avant que Oasis n’envoie sa première lettre. Natsuno, lui, n’a pris la direction de Kadokawa qu’en 2021. Lui imputer des décisions contractuelles antérieures à son mandat relève franchement de la mauvaise foi.
Pour moi, le vrai problème que soulève Oasis, même maladroitement, c’est celui du contrôle. FromSoftware ne maîtrise pas les licences qui font sa réputation internationale. Sony tient Bloodborne et Demon’s Souls, Bandai Namco tient Dark Souls. C’est une vulnérabilité structurelle réelle, indépendamment des querelles d’actionnaires.
Miyazaki parle, les fans s’inquiètent : qui protège vraiment FromSoftware ?
Le directeur Hidetaka Miyazaki a accepté de répondre aux questions du média japonais Denfaminico Gamer sur cette situation. Sa réponse, traduite et relayée par IGN, est prudente mais claire : le studio travaille actuellement dans un environnement où il peut créer librement, sans interférences excessives, et c’est précisément cet environnement qu’il souhaite préserver avant tout. Pas de prise de position politique, pas d’attaque contre Oasis ni contre la direction. Juste une priorité affichée : continuer à faire des jeux.
C’est exactement ce qui inquiète la communauté des joueurs. Oasis n’est pas un acteur neutre avec de grandes idées sur le jeu vidéo. C’est le même fonds qui avait, il y a plus d’une décennie, tenté de convaincre Nintendo de basculer vers le free-to-play sur mobile et de faire payer 0,99 dollar pour que Mario saute plus haut. L’anecdote prête à sourire, mais elle dit tout sur la philosophie du fonds : la rentabilité court-terme prime sur la cohérence créative.
La vraie question n’est pas de savoir si Natsuno reste ou non. C’est : qui le remplace, et quelle influence Oasis exercera sur lui ? Un nouveau PDG docile face aux exigences du fonds pourrait très bien engager des réorganisations qui perturbent directement les équipes de développement, même sans en avoir l’intention affichée.
L’industrie du jeu vidéo a déjà vu ce film. Quand des fonds activistes entrent dans des studios ou leurs maisons mères, les restructurations suivent souvent, avec des suppressions de postes et des arbitrages financiers qui n’ont rien à voir avec la qualité des jeux produits. FromSoftware a bâti sa réputation sur une liberté créative rare. La préserver dans ce contexte sera le vrai défi des mois à venir, bien au-delà du résultat du vote du 24 juin.
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